Jour 1. Mais qu’est-ce que je fais là ?Ah ouais, c’est pas con, comme question. Levé vers huit heures, j'ai une super patate. Mais tout pressé que j’étais de quitter la ville, je n’ai préparé aucun plan de bataille. Alors je fais le point : j’ai envie de marcher. Je suis seul. J’ai pas envie de rester au camping. Donc je veux bivouaquer. Sauf que je suis inexpérimenté et surtout, dans une forme physique à faire rigoler un canard unijambiste. J’ai pas de problème de santé à ma connaissance, je suis juste resté vissé sur une chaise de bureau toute l’année. Alors on va la jouer cool, viser des endroits qu’on connaît et pas loin. Le lac Miroir, 2200 mètres, parc à touristes pendant la journée, semble constituer un objectif correct. Décidé, je prends alors le temps de faire connaissance avec mes petits voisins.
Faire son sac. Mon duvet synthétique décath’, je lui fais confiance. J’ai déjà pioncé à zéro degré avec. Un matelas autogonflant du même fabriquant. Ça pèse rien, et j’ai déjà caillé parce que j’en avais pas. Un jour et demi de bouffe, dont une salade de pâtes et des pommes, histoire de bien monter de l’eau (sic). Deux litres de flotte. 20 Centilitres de vin, dans une bouteille de bière de la veille. ‘Pis une bière, tant qu’on est à se charger (je me traiterai d’abruti dans pas longtemps). Suffisamment de café et mon porte filtres en plastique. J’aime bien me faire du café. Mais du coup, faut le réchaud. ‘Tain, le 40 litres rapetisse. Des fringues. Il fait une chaleur à crever aujourd’hui, et j’ai été surpris par la douceur de la nuit, mais ça veut rien dire. Mon vieux jean troué et cette poche de futal en lin que j’aime enfiler par-dessus le soir. Polaire, t-shirt de rechange, poncho… cool, j’ai apporté mon bonnet. Il reste juste assez de place dans les poches pour caser la pharmacie, les cartes, la toilette et du petit bordel dont je me sers jamais mais que je trimballe toujours, comme cette vieille boussole. Je ficelle le tout, ça a l’air un peu lourd.
Et là, j’ai l’air d’un con. Ma tente, c’est une trois secondes. Elle doit peser 2,5kg, mais surtout, c’est un énorme disque, va randonner avec ça ! J’entreprends alors de la fixer au sac comme je peux, en haut et en bas, avec les lanières. Test sac : le poids de la tente est supporté en haut, et avec la profondeur du paquetage, ça m’entraîne vers l’arrière. Bon, je vais pas loin, on a dit…
Il me faut juste du pain pour mon casse dalle, et je suis parti. Je préviens la tenancière du camping de ma destination, et j’arrive au marché du village, plein de denrées qui m’excitent les papilles, alors je me rue sur le seul distributeur. Il est vide et j’ai pas un sou en poche. P*tain, ça commence à sentir le départ de galérien ! Sans pain, la vie, ça craint. Alors j’attends. Mais ça peut durer des heures, donc je me souviens que je n’ai pas nettoyé ma voiture depuis des lustres. De retour au camping, je passe 20 minutes à soulever tous les sièges pour racler le moindre centime. Alleluia, je réunis 1,20€, que je m’empresse d’échanger à la boulangère morte de rire.
Avec ces conneries, il est plus de 13 heures lorsque j’arrive au parking, l’heure du cagnard. J’enfile mon sac. À peine ai-je fait quelques pas sur le plat, que les genoux m’informent que ce sac est vraiment lourd. Je ne les écoute pas et entame la montée. En temps normal, elle se fait en moins d’1h30. Alors j’en prévois deux. Effectivement, dès les premiers raidillons, je suis rappelé à ma piètre condition de fumeur sédentaire. J’essaie de retarder l’essoufflement, mais il me gagne irrémédiablement. Ouais, bon, ça fait toujours ça à la première ballade, le temps de se caler. Sauf que je me prends un gros coup de chaud, mon cœur s’emballe, la tête commence à tourner. J’ai intérêt à m’arrêter dès que je trouve de l’ombre.
Et il s'écroula sous le poids de sa non-condition physique[/i]
J’suis sidéré de la claque que je prends, juché au bord d’une ravine. Une fois mon souffle repris, c’est-à-dire au bout de dix minutes, je commence à me foutre de ma tronche et je rigole. Au passage, je rajoute 30 minutes de plus sur l'horaire. Je me remets en chemin, vu que je suis à moitié dans le sentier, que plein de monde descend et que du coup, j’oblige les enfants à se rapprocher du précipice (ce qui n’est pas très poli). Un quart d’heure plus tard, je m’arrête à nouveau, à l’endroit où j’avais prévu de faire une pause. J’y reste une bonne vingtaine de minutes, le temps de faire des photos et de casser une branche de mes lunettes de soleil.

La seconde moitié du chemin s’avère moins pénible. Je marche doucement et arrive au meilleur moment, celui où tout à coup la Font Sancte, point culminant du coin, s’impose à ta vue de promeneur du dimanche. Un faux plat m’amène à mon objectif, il est 15h30, pépère. Je pose mon sac. Aïe, me disent mes frêles épaules. Je mange un sandwich en devisant avec des touristes que je crois hollandais, leur expliquant que le lac miroir, faut en profiter : malgré de récents travaux pour préserver son niveau, il se transforme lentement mais sûrement en tourbière. Ils trouvent ça dommage. Je trouve que c’est le destin de bien des lacs de montagne.

Je goûte ensuite la joie de la ballade, par rapport à la randonnée à la journée : j’ai le temps. Ce lieu est mon jardin avec piscine jusqu’à demain. Alors je promène, je visite, j’écoute les alentours et je découvre tout un tas de curiosités, alors que j’ai dû déjà passer cinq où six fois par ici auparavant. J’entreprends de traverser le lac, dont la profondeur au centre n’excède pas 2 mètres, à la nage. C’est pas super sexy, ce fond boueux plein d’herbes, mais au moins, c’est pas froid… Je me laisse flotter, parmi les libellules en chasse. Puis je lis, impatient que les derniers humains s’en aillent, même si je me doute assez qu’au vu de la douceur de la météo, je serai pas tout seul ce soir. En effet, une troupe de Scouts unitaires débarque. Mais mon jardin est grand.


Après un épisode de chasse au marmoton, il est l’heure de planter la tente. Une absence de réflexion me pousse à vouloir rester au bord du lac. Apéro. Finalement, je regrette pas d’avoir monté ce côte du rhône, c’est tellement bon avec le fromage et la fatigue. Et enfin, je goûte la quiétude du soir tombant… quand j’entends des glapissements d’humain prépubère. Nan. Ils se font plus nombreux et plus fort. Ce sont alors pas moins de 25 enfants qui débarquent à l’autre côté du lac, déchirant le crépuscule, mon crépuscule. Instinctivement, je me dresse comme un suricate sur mon caillou. Ils parlent tellement fort que je distingue les conversations…
« Hey, on va dans les rochers là-bas ! ». Je suis sur ces rochers.
En face, le promontoire où je dormirai.
Finalement, écoutant les ordres d’un moniteur qui suit (de loin) le groupe de tête, ils passent leur chemin en direction du camp scout. Je me rapproche alors discrètement, dissimulé par une butte, pour en savoir plus sur leurs intentions. Les moniteurs engagent la conversation avec le chef scout. Ils sont trois, et amènent un wagon de 25 adolescents pour dormir à la belle étoile, mais vous inquiétez pas, on va plus loin. Moi, je suis soulagé de les voir s’éloigner, mais je reste inquiet pour eux. Et sidéré. Je me dis que la Montagne, c’est grand et pleins de trous. Que la météo n’est jamais acquise même s’il fait étonnamment chaud ce soir. Que trois jeunes adultes pour encadrer 25 gamins tout juste munis de duvets bon marché, c’est un peu léger. En tout cas, j’en prendrais pas la responsabilité. Je me dis aussi qu’on m’a jamais inculqué de débarquer dans un lieu comme ça en braillant comme un âne. Mais c’est mon côté vieux con.

Tiens, en parlant de con. Pendant ce temps là, la nuit tombe, et l’humidité monte. Je ris encore de moi, car j’aime bien ça. Et décide de dépiquer la tente pour migrer sur le promontoire d’en face. Je croise quelques crapauds sur le chemin, et m’installe. Y’a pas un pet de vent, et la vue est mortelle. Une petite roulée, quelques pages à la frontale. Le paysage éclairé à la lune me fascine. Et m’angoisse un peu, aussi, j’avoue. J’ai l’impression de voir des trucs qui bougent, et tout. Mais je trouve ça cool d’avoir peur du noir, c’est un sentiment que j’avais pas éprouvé depuis que j’étais enfant. Retiré dans ma tente, j’ai l’impression de sentir encore la montagne autour de moi, de l’entendre. Elle est partout, on est dedans. J’suis pas du genre mystique, mais c’est une super ambiance. Sommeil.