Voir des animaux
Un article de Wiki Vie Sauvage et Survie.
Quelques trucs pour faire de belles rencontres en forêt...
Introduction
Nous vivons dans une société où tout va vite. Nous travaillons vite. Nous mangeons vite. Nous conduisons vite. Nous faisons tout vite. Et quand nous débarquons en forêt, nous gardons le rythme. Quand nous attaquons un sentier, nous le faisons souvent chrono en main, en calculant les dénivelés et les kilomètres et les étapes et les litres d'eau. Nous nous fixons des objectifs. On va manger ici, et ensuite on dormira là, et demain faudra qu'on ait bouclé ce circuit là... Tout est calcul, mission, bons et mauvais marcheurs... et rando... Après tout, on n'a que quelques jours de vacances. Faut en profiter !
Et le paysage, la belle photo, ça n'est pas souvent ici au milieu du sentier qu'on va la prendre. C'est là-bas. En haut. Plus loin. Ailleurs. Toujours plus haut, toujours plus loin... À force d'objectifs, à force d'essayer de voir, nous oublions souvent de regarder. De regarder ici, maintenant.
En allant aussi vite, lors de nos déplacements dans la nature, nous faisons du bruit. Nous soufflons fort, nous gardons sans arrêt la tête basse pour éviter de nous prendre les pieds dans quelque chose. Nous arrachons le sol, nous écrasons les brindilles et nous faisons rouler les cailloux. Bref, non seulement nous marchons vite et sans être attentifs à ce qui nous entoure, mais en plus nous faisons sensiblement autant de bruit qu'une version à peine allégée de la fin du monde. Désolé de le dire de manière si directe, mais si nous voulons avoir la chance de voir des animaux, nous avons tout faux.
Qu'est-ce qu'il faut faire, alors ?
Sommaire |
D'abord, ralentir
Oui. D'abord, ralentir. La prochaine fois que vous empruntez un sentier, marchez simplement à la moitié ou au quart de votre vitesse habituelle, en essayant de ne rien chambouler, de ne rien déranger sur le sol, pas après pas. Marchez en évitant de déposer le talon en premier. Posez plutôt la pointe d'abord, ou, à la limite, tout le pied d'un seul coup, mais doucement, calmement... avec légèreté. Au lieu de poser le talon et de dérouler le pied pour avancer, concentrez-vous seulement sur le fait de poser un pied, et l'action de soulever l'autre, en plaçant votre poids plus près de la plante du pied que du talon. Faites ainsi des petits pas souples et faciles, sans jamais forcer. Vous sentirez votre centre de gravité se recentrer légèrement, et basculer un peu vers l'avant. Cette façon de poser le pied change complètement la démarche, et la rend plus souple, plus silencieuse... plus sauvage.
Même si ça n'est pas, ici, le but recherché, ce mode de locomotion est extrêmement efficace d'un point de vue kinésiologique. Ça n'est pas pour rien que les plus grands coureurs de fond retrouvent de plus en plus une variante courue de notre démarche ancestrale. Des chercheurs (dont notamment le docteur Nicholas Romanov, l'un des développeurs de la technique de course « Pose ») se sont en effet rendus compte que le fait de se concentrer sur la levée des jambes plutôt que sur la poussée du pied au sol favorise l'utilisation optimale de nos circuits de proprioception. Pour dire les choses simplement, notre corps est fait pour marcher et courrir comme ça. C'est une démarche mieux adaptée à notre physionomie. Et c'est en marchant comme ça que mon grand père, pourtant déjà âgé de plus de 60 ans, marchait à « six miles à l'heure » sur un petit sentier en mauvais état. Ça fait grosso modo 9,6 km/h... mais c'était pour les fois où il était pressé. En général, il marchait plutôt lentement, glissant sans bruit entre les bouleaux et les épinettes comme une grande ombre silencieuse.
Autre chose, ne regardez pas sans arrêt où vous posez vos pieds. Vous avez déjà vu un cerf regarder où il met ses pieds ? Vous avez déjà vu un chamois marcher la tête basse ? Ne regardez pas vers le bas. Gardez la tête haute, regardez ce qui vous intéresse, et sentez le terrain avec vos pieds. Doucement. Laissez vos pieds s'occuper de la marche... c'est leur boulot. De temps en temps vous vous sentirez sans doute plus à l'aise en regardant par terre. C'est normal... Prenez le temps de vous habituer à cette démarche nouvelle. Avec quelques jours d'entraînement, vous marcherez plus souplement et vous pourrez regarder plus souvent autour de vous sans pour autant trébucher. Vos yeux, après tout, sont là pour regarder le monde, pas seulement les deux mètres de sentier qui vous précèdent...
Sceptique ? Essayez, juste une fois, dans la rue, dans votre jardin, dans votre salon, peu importe ! Essayez de préférence pieds-nus, ou avec des chaussures plates, à semelle mince. Les talons et les semelles rigides — vous vous en rendrez vite compte si vous adoptez cette technique — sont complètement inadaptés à cette démarche. Les semelles épaisses des bottes de randonnée traditionnelles coupent beaucoup des informations tactiles qui nous proviennent de nos pieds, et empêchent nos circuits de proprioception de fonctionner avec toute la finesse dont ils sont capables. D'ailleurs, si vous commencez à randonner avec des chaussures légères alors que vous êtes habitué(e) à des chaussures lourdes, vous sentirez (et avec raison !) que vos chevilles sont instables. Il vous faudra une période d'adaptation pour que vos circuits de proprioception et vos réflexes musculaires périphériques ne réapprennent à fonctionner correctement pour stabiliser vos articulations. Soyez donc très prudent(e) pendant cette phase de rééducation !
J'aime beaucoup, pour ma part, randonner pieds-nus. Loin d'être une torture, c'est une expérience tactile très agréable et cela me permet de me sentir plus proche de la nature... Ce style de randonnée, bien qu'accessible à tous, demande tout de même une phase d'adaptation de quelques semaines... aussi, procédez par étapes et soyez prudent(s) si vous décidez de tenter l'expérience. Il faut plusieurs sorties pour que la peau tendre de nos pieds habitués aux chaussures ne s'épaississe suffisamment pour marcher confortablement partout. Il faut aussi que nos pieds se musclent, et s'habituent à marcher sans support. L'idéal est donc de faire des sorties courtes au début (quelques centaines de mètres peuvent suffire !), et d'augmenter très graduellement les distances et la difficulté des surfaces.
Utiliser sa vision périphérique
La vue est, sans le moindre doute, notre sens dominant. Même les personnes dites « auditives » utilisent leur vue sans arrêt, dans la vie de tous les jours. Malgré cela, nous n'utilisons qu'une infime fraction des capacités de nos yeux. En effet, nous sollicitons avant tout le centre de notre rétine (vision fovéale), c'est à dire la zone dans notre champ de vision où notre acuité visuelle est la plus grande. C'est un mode de vision diurne, s'attachant aux détails, et capable de distinguer avec précision les couleurs, les contrastes, les reliefs. Ce type de vision est très précis, mais il devient entièrement inefficace lorsque le niveau de luminosité est insuffisant, ou lorsqu'il y a du mouvement.
Nous sommes capables de beaucoup plus que cela. Nous n'avons pas l'habitude de les solliciter différemment, mais nos yeux sont conçus pour fonctionner très efficacement dans l'obscurité, et pour repérer les moindres mouvements dans leur champ de vision. Pour développer et utiliser ces capacités « alternatives » de notre vision, il faut simplement réapprendre à utiliser notre vision périphérique.
| Vision fovéale | Vision périphérique |
|---|---|
| Utilise le centre de la rétine (cônes) | Utilise la rétine extrafovéale (bâtonnets) |
| Besoin d'une bonne luminosité (vision diurne) | Vision nocturne |
| Sensible aux formes, aux couleurs. Vision précise (lecture, détails)... | Sensible aux mouvements et aux contrastes. Vision en noir et blanc. Vision dynamique (mouvements, directions) |
| Vision de "prédateur" (identifier avec précision) | Vision de "proie" (détecter tout mouvement) |
On voit souvent, sur les photos historiques des grands chefs indiens, leur regard magnifique, qui semble perdu dans le lointain, comme en profonde contemplation d'une chose qui nous échappe... En fait, sur ces photos, ils regardent tout simplement le monde en utilisant leur vision périphérique autant que leur vision fovéale. En effet, pour solliciter adéquatement notre vision périphérique, il faut relever la tête, fixer un point imaginaire un peu surélevé par rapport à l'horizon, et éviter de laisser nos yeux faire le point sur quoi que ce soit. Ensuite, par un simple effort de concentration (au début), on réussit peu à peu à inclure toute la périphérie de notre champ de vision dans notre sphère visuelle.
Cette façon de regarder a évidemment ses avantages et ses inconvénients. Elle ne permet pas de voir quoi que ce soit avec une grande précision, mais elle permet d'avoir une vue d'ensemble surprenante, et de repérer immédiatement tout mouvement dans un rayon de 180 degrés ou plus. De même, cette façon d'utiliser ses yeux permet de voir beaucoup mieux dans l'obscurité.
En forêt, je passe le plus clair de mon temps à passer du mode de vision « global » que je viens de décrire, à un mode « détails ». En fait, je suis la plupart du temps en mode « global », et à chaque fois qu'un mouvement attire mon attention, je me mets en mode « détails » pour voir avec précision de quoi il s'agit. Cela me permet de repérer de nombreux animaux que je ne verrais pas autrement, et cela me permet de changer mon état d'esprit par la même occasion. En effet, ce type de vision sollicite beaucoup plus l'hémisphère droit du cerveau, qui est associé à l'intuition, à la sensibilité esthétique, et à toute une série de fonctions cérébrales qui nous éloignent des fonctions logiques, et de la pensée analytique. Elles nous permettent d'entrer dans un état d'esprit très serein, très calme, presque proche de la méditation. Rien de bien mystique là-dedans... Notre cerveau, sollicité de manière différente, se met tout simplement à fonctionner en conséquence.
Essayez...
Détendez vous, et relevez la tête. Fixez un point imaginaire dans l'espace devant vous, quelque part dans le lointain (à travers les murs, la ville, les arbres ou peu importe). Ne faites pas la mise au point. Le centre de votre vision restera légèrement flou. Puis, essayez de voir ce qu'il y a tout autour de vous, sur les côtés, en haut, en bas... Ensuite, répétez l'exercice en plein-air, puis en marchant...
Après le bruit, l'odeur... (bon ok c'est pas drôle de dire ça...)
Outre le bruit, certains animaux sont très sensibles aux odeurs « chimiques » de nos parfums, savons, mousses à raser, lessives, et déodorisants divers. Ils sont par contre moins sensibles à nos odeurs corporelles, même fortes. Paradoxalement, ce qui pourrait faire fuir nos congénères en société a tendance à rassurer les animaux. Évitez donc de vous laver et de vous parfumer avant de partir en forêt... vous aurez plus de chances de voir autre chose que des végétaux.
Histoire de me contredire moi-même : j'ai remarqué que l'odeur de certains savons très naturels et non-parfumés, comme le savon d'Alep, ne semblent pas alarmer les animaux outre-mesure.
Voir avant d'être vu...
Dernier détail, beaucoup d'animaux (notamment les oiseaux de proie, mais aussi les loups, les cervidés et certains autres mammifères) ont une excellente vue. En s'habillant dans des tons neutres, en harmonie avec la forêt (verts, beiges, marrons, bruns, etc.), nous nous faisons plus discrets et nous avons plus de chance de voir avant d'être vus. Évidemment, il existe une foule de vêtements de camouflage expressément conçus pour cela. Ils sont généralement efficaces, mais pas indispensables. Des vêtements de couleur neutre, et surtout silencieux (polaire, laine, cuirs souples et fibres naturelles), suffisent généralement. Quoi qu'il en soit, plus nos vêtements comportent de motifs contrastés, et plus ils auront tendance à briser les lignes de contour de notre silhouette. C'est ce principe qui rend les tenues de camouflage efficaces, mais de simples carreaux, ou des motifs divers font tout aussi bien l'affaire, tant qu'ils sont une combinaison de tons « naturels ».
Ceci dit, plusieurs mammifères ne distinguent pas les couleurs. C'est le cas de beaucoup d'herbivores, dont la rétine est principalement recouverte de bâtonnets (les mêmes cellules photo-sensibles que celles qui se chargent de notre vision périphérique). Ces derniers, bien qu'ils ne perçoivent pas très bien les couleurs, repèrent le moindre mouvement avec une sensibilité incroyable. Aussi, le plus important quand on ne souhaite pas être vu par un herbivore, c'est très souvent de ne pas bouger... bien plus que d'harmoniser ses vêtements à son environnement.
S'ouvrir l'esprit
Un vieil ami, moitié écossais et moitié savant-fou, fait une distinction très nette entre le fait de voir et l'action de regarder. « Voir », pour lui, est avant tout un phénomène subjectif, tributaire de nos attentes et de nos schèmes mentaux. Par exemple, quelqu'un qui cherche des champignons aura toutes les chances d'en trouver s'il y en a, mais pourra passer à quelques mètres d'un cerf sans même s'en rendre compte. Occupé à essayer de voir des champignons, il oublie de regarder tout le reste, et il ne remarquera bien souvent même pas le cerf qui le regarde passer, couché derrière un petit buisson. J'ai ainsi vu deux promeneuses, un jour, passer à deux mètres de moi au beau milieu d'une forêt dans même remarquer ma présence. J'étais debout devant elles, adossé à un arbre, et je les regardais s'approcher. Comme nous étions tous trois complètement à l'extérieur des sentiers battus, je ne m'attendais pas à les voir, et j'ai supposé qu'elles ne s'attendaient pas à trouver quelqu'un là non plus. Ne voulant pas les faire sursauter, j'ai donc voulu attendre qu'elles remarquent ma présence... mais elles sont passées devant moi comme si je n'étais pas là ! Heureusement, leur chien, qui suivait à quelques mètres derrière elles m'a prouvé que je n'étais pas un fantôme et m'a vu, lui... Contrairement aux promeneuses, il n'essayait pas de voir quelque chose, mais se contentait d'analyser les informations que ses sens lui faisaient parvenir sans faire de tri sélectif. Bref, il regardait, sentait, touchait, entendait, et il ne se contentait pas d'essayer de voir des chanterelles...
Texte de David Manise.

