Comment
voir des animaux ?
Nous
vivons dans une société où tout va vite.
Nous travaillons vite. Nous mangeons vite. Nous
conduisons vite. Nous faisons tout vite. Et quand
nous débarquons en forêt, nous gardons le rythme. Quand
nous attaquons un sentier, nous le faisons souvent chrono en main,
en calculant les dénivelés et les kilomètres
et les étapes et les litres d'eau. Nous nous fixons des objectifs.
On va manger ici, et ensuite on dormira là,
et demain faudra qu'on ait bouclé ce circuit là...
Tout est calcul, mission, bons et mauvais marcheurs... et rando...
Après tout, on n'a que quelques jours de vacances. Faut en
profiter !
Et
le paysage, la belle photo, ça n'est pas souvent ici au milieu
du sentier qu'on va la prendre. C'est là-bas. En
haut. Plus loin. Ailleurs. Toujours plus
haut, toujours plus loin... À force d'objectifs, à
force d'essayer de voir, nous oublions souvent de regarder. De regarder
ici, maintenant.
En
allant aussi vite, lors de nos déplacements dans la nature,
nous faisons du bruit. Nous soufflons fort, nous gardons sans arrêt
la tête basse pour éviter de nous prendre les pieds
dans quelque chose. Nous arrachons le sol, nous écrasons
les brindilles et nous faisons rouler les cailloux. Bref, non seulement
nous marchons vite et sans être attentifs à ce qui
nous entoure, mais en plus nous faisons sensiblement autant de bruit
qu'une version à peine allégée de la fin du
monde. Désolé de le dire de manière si directe,
mais si nous voulons avoir la chance de voir des animaux, nous avons
tout faux.
Qu'est-ce
qu'il faut faire, alors ?
D'abord,
ralentir
Oui.
D'abord, ralentir. La prochaine fois que vous empruntez un sentier,
marchez simplement à la moitié ou au quart de votre
vitesse habituelle, en essayant de ne rien chambouler, de ne rien
déranger sur le sol, pas après pas. Marchez en évitant
de déposer le talon en premier. Posez plutôt la pointe
d'abord, ou, à la limite, tout le pied d'un seul coup, mais
doucement, calmement... avec légèreté. Au lieu
de poser le talon et de dérouler le pied pour avancer, concentrez-vous
seulement sur le fait de poser un pied, et l'action de soulever
l'autre, en plaçant votre poids plus près de la plante
du pied que du talon. Faites ainsi des petits pas souples et faciles,
sans jamais forcer. Vous sentirez votre centre de gravité
se recentrer légèrement, et basculer un peu vers l'avant.
Cette façon de poser le pied change complètement la
démarche, et la rend plus souple, plus silencieuse... plus
sauvage.
Même
si ça n'est pas, ici, le but recherché, ce mode de
locomotion est extrêmement efficace d'un point de vue kinésiologique.
Ça n'est pas pour rien que les plus grands coureurs de fond
retrouvent de plus en plus une variante courue de notre démarche
ancestrale. Des chercheurs (dont notamment le docteur Nicholas Romanov,
l'un des développeurs de la technique de course « Pose »)
se sont en effet rendus compte que le fait de se concentrer sur
la levée des jambes plutôt que sur la poussée
du pied au sol favorise l'utilisation optimale de nos circuits de
proprioception. Pour dire les choses simplement, notre corps est
fait pour marcher et courrir comme ça. C'est une démarche
mieux adaptée à notre physionomie. Et c'est en marchant
comme ça que mon grand père, pourtant déjà
âgé de plus de 60 ans, marchait à « six
miles à l'heure » sur un petit sentier en mauvais
état. Ça fait grosso modo 9,6 km/h... mais c'était
pour les fois où il était pressé. En général,
il marchait plutôt lentement, glissant sans bruit entre les
bouleaux et les épinettes comme une grande ombre silencieuse.
Autre
chose, ne regardez pas sans arrêt où vous posez vos
pieds. Vous avez déjà vu un cerf regarder où
il met ses pieds ? Vous avez déjà vu un chamois
marcher la tête basse ? Ne regardez pas vers le bas.
Gardez la tête haute, regardez ce qui vous intéresse,
et sentez le terrain avec vos pieds. Doucement. Laissez vos pieds
s'occuper de la marche... c'est leur boulot. De temps en temps vous
vous sentirez sans doute plus à l'aise en regardant par terre.
C'est normal... Prenez le temps de vous habituer à cette
démarche nouvelle. Avec quelques jours d'entraînement,
vous marcherez plus souplement et vous pourrez regarder plus souvent
autour de vous sans pour autant trébucher. Vos yeux, après
tout, sont là pour regarder le monde, pas seulement les deux
mètres de sentier qui vous précèdent...
Sceptique ?
Essayez, juste une fois, dans la rue, dans votre jardin, dans votre
salon, peu importe ! Essayez de préférence pieds-nus,
ou avec des chaussures plates, à semelle mince. Les talons
et les semelles rigides — vous vous en rendrez vite compte
si vous adoptez cette technique — sont complètement
inadaptés à cette démarche. Les semelles épaisses
des bottes de randonnée traditionnelles coupent beaucoup
des informations tactiles qui nous proviennent de nos pieds, et
empêchent nos circuits de proprioception de fonctionner avec
toute la finesse dont ils sont capables. D'ailleurs, si vous commencez
à randonner avec des chaussures légères alors
que vous êtes habitué(e) à des chaussures lourdes,
vous sentirez (et avec raison !) que vos chevilles sont instables.
Il vous faudra une période d'adaptation pour que vos circuits
de proprioception et vos réflexes musculaires périphériques
ne réapprennent à fonctionner correctement pour stabiliser
vos articulations. Soyez donc très prudent(e) pendant cette
phase de rééducation !
J'aime
beaucoup, pour ma part, randonner pieds-nus. Loin d'être une
torture, c'est une expérience tactile très agréable
et cela me permet de me sentir plus proche de la nature... Ce style
de randonnée, bien qu'accessible à tous, demande tout
de même une phase d'adaptation de quelques semaines... aussi,
procédez par étapes et soyez prudent(s) si vous décidez
de tenter l'expérience. Il faut plusieurs sorties pour que
la peau tendre de nos pieds habitués aux chaussures ne s'épaississe
suffisamment pour marcher confortablement partout. Il faut aussi
que nos pieds se musclent, et s'habituent à marcher sans
support. L'idéal est donc de faire des sorties courtes au
début (quelques centaines de mètres peuvent suffire !),
et d'augmenter très graduellement les distances et la difficulté
des surfaces.
Utiliser
sa vision périphérique
La
vue est, sans le moindre doute, notre sens dominant. Même
les personnes dites « auditives » utilisent
leur vue sans arrêt, dans la vie de tous les jours. Malgré
cela, nous n'utilisons qu'une infime fraction des capacités
de nos yeux. En effet, nous sollicitons avant tout le centre de
notre rétine (vision fovéale), c'est à dire
la zone dans notre champ de vision où notre acuité
visuelle est la plus grande. C'est un mode de vision diurne, s'attachant
aux détails, et capable de distinguer avec précision
les couleurs, les contrastes, les reliefs. Ce type de vision est
très précis, mais il devient entièrement inefficace
lorsque le niveau de luminosité est insuffisant, ou lorsqu'il
y a du mouvement.
Nous
sommes capables de beaucoup plus que cela. Nous n'avons pas l'habitude
de les solliciter différemment, mais nos yeux sont conçus
pour fonctionner très efficacement dans l'obscurité,
et pour repérer les moindres mouvements dans leur champ de
vision. Pour développer et utiliser ces capacités
« alternatives » de notre vision, il faut
simplement réapprendre à utiliser notre vision périphérique.
| Vision
fovéale |
Vision
périphérique |
| Utilise
le centre de la rétine (cônes) |
Utilise la rétine extrafovéale (bâtonnets)
|
| Besoin
d'une bonne luminosité (vision diurne) |
Vision
nocturne |
| Sensible
aux formes, aux couleurs. Vision précise (lecture,
détails)... |
Sensible
aux mouvements et aux contrastes. Vision en noir et blanc.
Vision dynamique (mouvements, directions) |
| Vision
de "prédateur" (identifier avec précision) |
Vision
de "proie" (détecter tout mouvement) |
|
On
voit souvent, sur les photos historiques des grands chefs indiens,
leur regard magnifique, qui semble perdu dans le lointain, comme
en profonde contemplation d'une chose qui nous échappe...
En fait, sur ces photos, ils regardent tout simplement le monde
en utilisant leur vision périphérique autant que leur
vision fovéale. En effet, pour solliciter adéquatement
notre vision périphérique, il faut relever la tête,
fixer un point imaginaire un peu surélevé par rapport
à l'horizon, et éviter de laisser nos yeux faire le
point sur quoi que ce soit. Ensuite, par un simple effort de concentration
(au début), on réussit peu à peu à inclure
toute la périphérie de notre champ de vision dans
notre sphère visuelle.
Cette
façon de regarder a évidemment ses avantages et ses
inconvénients. Elle ne permet pas de voir quoi que ce soit
avec une grande précision, mais elle permet d'avoir une vue
d'ensemble surprenante, et de repérer immédiatement
tout mouvement dans un rayon de 180 degrés ou plus. De même,
cette façon d'utiliser ses yeux permet de voir beaucoup mieux
dans l'obscurité.
En
forêt, je passe le plus clair de mon temps à passer
du mode de vision « global » que je viens
de décrire, à un mode « détails ».
En fait, je suis la plupart du temps en mode « global »,
et à chaque fois qu'un mouvement attire mon attention, je
me mets en mode « détails » pour voir
avec précision de quoi il s'agit. Cela me permet de repérer
de nombreux animaux que je ne verrais pas autrement, et cela me
permet de changer mon état d'esprit par la même occasion.
En effet, ce type de vision sollicite beaucoup plus l'hémisphère
droit du cerveau, qui est associé à l'intuition, à
la sensibilité esthétique, et à toute une série
de fonctions cérébrales qui nous éloignent
des fonctions logiques, et de la pensée analytique. Elles
nous permettent d'entrer dans un état d'esprit très
serein, très calme, presque proche de la méditation.
Rien de bien mystique là-dedans... Notre cerveau, sollicité
de manière différente, se met tout simplement à
fonctionner en conséquence.
Essayez...
Détendez
vous, et relevez la tête. Fixez un point imaginaire dans l'espace
devant vous, quelque part dans le lointain (à travers les
murs, la ville, les arbres ou peu importe). Ne faites pas la mise
au point. Le centre de votre vision restera légèrement
flou. Puis, essayez de voir ce qu'il y a tout autour de vous, sur
les côtés, en haut, en bas... Ensuite, répétez
l'exercice en plein-air, puis en marchant...
Après
le bruit, l'odeur... (bon ok c'est pas drôle de dire ça...)
Outre
le bruit, certains animaux sont très sensibles aux odeurs
« chimiques » de nos parfums, savons, mousses
à raser, lessives, et déodorisants divers. Ils sont
par contre moins sensibles à nos odeurs corporelles, même
fortes. Paradoxalement, ce qui pourrait faire fuir nos congénères
en société a tendance à rassurer les animaux.
Évitez donc de vous laver et de vous parfumer avant de partir
en forêt... vous aurez plus de chances de voir autre chose
que des végétaux.
Histoire
de me contredire moi-même : j'ai remarqué que
l'odeur de certains savons très naturels et non-parfumés,
comme le savon d'Alep, ne semblent pas alarmer les animaux outre-mesure.
Voir
avant d'être vu...
Dernier détail, beaucoup d'animaux (notamment les oiseaux
de proie, mais aussi les loups, les cervidés et certains
autres mammifères) ont une excellente vue. En s'habillant
dans des tons neutres, en harmonie avec la forêt (verts, beiges,
marrons, bruns, etc.), nous nous faisons plus discrets et nous avons
plus de chance de voir avant d'être vus. Évidemment,
il existe une foule de vêtements de camouflage expressément
conçus pour cela. Ils sont généralement efficaces,
mais pas indispensables. Des vêtements de couleur neutre,
et surtout silencieux (polaire, laine, cuirs souples et fibres naturelles),
suffisent généralement. Quoi qu'il en soit, plus nos
vêtements comportent de motifs contrastés, et plus
ils auront tendance à briser les lignes de contour de notre
silhouette. C'est ce principe qui rend les tenues de camouflage
efficaces, mais de simples carreaux, ou des motifs divers font tout
aussi bien l'affaire, tant qu'ils sont une combinaison de tons « naturels ».
Ceci
dit, plusieurs mammifères ne distinguent pas les couleurs.
C'est le cas de beaucoup d'herbivores, dont la rétine est
principalement recouverte de bâtonnets (les mêmes cellules
photo-sensibles que celles qui se chargent de notre vision périphérique).
Ces derniers, bien qu'ils ne perçoivent pas très bien
les couleurs, repèrent le moindre mouvement avec une sensibilité
incroyable. Aussi, le plus important quand on ne souhaite pas être
vu par un herbivore, c'est très souvent de ne pas bouger...
bien plus que d'harmoniser ses vêtements à son environnement.
S'ouvrir
l'esprit
Un
vieil ami, moitié écossais et moitié savant-fou,
fait une distinction très nette entre le fait de voir et
l'action de regarder. « Voir », pour lui,
est avant tout un phénomène subjectif, tributaire
de nos attentes et de nos schèmes mentaux. Par exemple, quelqu'un
qui cherche des champignons aura toutes les chances d'en trouver
s'il y en a, mais pourra passer à quelques mètres
d'un cerf sans même s'en rendre compte. Occupé à
essayer de voir des champignons, il oublie de regarder tout le reste,
et il ne remarquera bien souvent même pas le cerf qui le regarde
passer, couché derrière un petit buisson. J'ai ainsi
vu deux promeneuses, un jour, passer à deux mètres
de moi au beau milieu d'une forêt dans même remarquer
ma présence. J'étais debout devant elles, adossé
à un arbre, et je les regardais s'approcher. Comme nous étions
tous trois complètement à l'extérieur des sentiers
battus, je ne m'attendais pas à les voir, et j'ai supposé
qu'elles ne s'attendaient pas à trouver quelqu'un là
non plus. Ne voulant pas les faire sursauter, j'ai donc voulu attendre
qu'elles remarquent ma présence... mais elles sont passées
devant moi comme si je n'étais pas là ! Heureusement,
leur chien, qui suivait à quelques mètres derrière
elles m'a prouvé que je n'étais pas un fantôme
et m'a vu, lui... Contrairement aux promeneuses, il n'essayait pas
de voir quelque chose, mais se contentait d'analyser les informations
que ses sens lui faisaient parvenir sans faire de tri sélectif.
Bref, il regardait, sentait, touchait, entendait, et il ne se contentait
pas d'essayer de voir des chanterelles... |
Cogitations :
• Quels
sont les dangers réels dans la nature, en France (métropolitaine)?
Les monstres, les
vampires et les loups garous n'ont qu'à bien se tenir...
Dernière MAJ : 4 avril 2008 - corrections dans la partie sur les
vipères !
• Les priorités en survie
Un texte assez court
sur ces choses vraiment importantes pour survivre...
Dernière MAJ :
17 mars 2006
• Voir
des animaux
Quelques trucs pour
faire de belles rencontres en forêt...
Dernière MAJ :
23 août 2005
• Le
feu par friction... oui mais !
Dernière
MAJ :
18 août 2005
• De
l'importance d'un minimum de préparation
... ou « Pfff
! Mais laisse ton sac à dos dans la bagnole, on va juste aux champignons !!! »
Dernière MAJ :
17 août 2005
Physiologie :
• L'acclimatation au
froid
Ou apprendre à
se peler le cul avec classe ;)
Dernière MAJ :
21septembre 2005
• L'hypothermie
Les 4 étapes
de la descente aux enfers...
Dernière MAJ :
21septembre 2005
• L'importance
de l'eau en toutes circonstances
Ce qui manque au
bonheur de pas mal de gens, c'est un litre d'eau.
Dernière MAJ :
3 septembre 2005
• L'effet chimpanzé
Stress et survie
Dernière MAJ :
17 août 2005
Équipement :
• Les couvertures de survie
Enfin... façon
de parler...
Dernière MAJ :
17 août 2005
• Le couteau
'Tranchons' une
bonne fois pour toutes !!!
Dernière MAJ :
17 août 2005
Divers :
• Les
tiques et la maladie de Lyme
Un danger mal connu...
Dernière MAJ :
17 août 2005
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